AFRINIC, la guerre des récits qui fragilise une infrastructure critique

Depuis 2020, la crise d’AFRINIC s’est imposée comme l’une des affaires les plus sensibles de la gouvernance de l’Internet. À mesure que les recours judiciaires se multiplient, une autre bataille se joue. Celle du récit, de la visibilité et de la crédibilité. Ce front informationnel n’est pas un bruit de fond. Il influence les acteurs techniques, pèse sur les décisions institutionnelles et façonne la lecture internationale d’un conflit où l’Afrique défend une ressource rare, les adresses IPv4.

AFRINIC est le registre régional de l’Internet pour l’Afrique et l’océan Indien. Son mandat n’est pas symbolique. Il consiste à gérer, au nom de la communauté et selon des politiques élaborées en processus ouvert, l’allocation et l’enregistrement des ressources numérotées de l’Internet, notamment les adresses IPv4, les adresses IPv6 et les numéros de système autonome. Dans l’architecture mondiale des registres régionaux, cette fonction repose sur un principe de confiance et de neutralité, adossé à des règles communes et à une responsabilité de service public technique, même lorsque l’organisation est juridiquement une association de droit privé.

Ce qui était longtemps un dispositif de coordination est devenu un point de pression géopolitique et économique. La raison tient à la rareté. Les adresses IPv4 sont finies. L’épuisement des stocks, reconnu depuis des années par les registres régionaux, a transformé un identifiant technique en actif monétisable. Cette bascule a créé un marché secondaire, des incitations au stockage, à la location, aux montages d’entreprises et, dans certains cas, à l’exploitation de failles de gouvernance. Pour l’Afrique, l’enjeu est aggravé par une réalité historique. Le continent est entré tard dans l’Internet commercial et dispose, par habitant, d’un stock d’adresses IPv4 structurellement inférieur à celui de régions qui ont bénéficié d’allocations précoces.

Dans ce contexte, l’affaire Cloud Innovation concentre les tensions. AFRINIC a documenté, dans un communiqué du 25 août 2022, qu’une société enregistrée aux Seychelles, Cloud Innovation Ltd, « détenait et contrôlait 6,2 millions d’adresses IPv4 » et qu’elle était « détenue et contrôlée par un ressortissant chinois, M. Lu Heng ». La question n’est pas seulement de savoir qui détient quoi. Elle est de déterminer si le système des registres peut survivre lorsqu’une ressource conçue pour soutenir le développement régional devient le carburant d’une industrie globale de la location et des contentieux.

Depuis 2021, les procédures et incidents qui affectent AFRINIC ont eu des effets concrets sur la capacité du registre à fonctionner. Une institution technique, sans laquelle l’économie numérique africaine ne peut croître sereinement, a été entraînée dans une spirale où les décisions juridiques, les blocages de gouvernance et les campagnes de communication s’alimentent. C’est cette dernière dimension, souvent sous estimée, que je veux interroger ici. Car la crise d’AFRINIC n’est pas seulement une affaire de tribunaux. C’est aussi une guerre informationnelle qui peut transformer, même pour des observateurs expérimentés, l’ordre des responsabilités et la perception de l’intérêt public.

Quand le récit précède la preuve

Dans la gouvernance de l’Internet, la légitimité se construit par des mécanismes de procédure, de transparence et de participation. Mais, comme dans d’autres domaines de l’infrastructure critique, la légitimité se fabrique aussi par des histoires. Qui raconte quoi. Avec quels documents. Avec quels relais. Avec quel rythme de publication. Dans une crise longue, la répétition et la saturation deviennent des outils. Elles peuvent faire passer une interprétation pour un fait établi, puis transformer cette interprétation en source citée, puis en évidence supposée.

Cette dynamique n’est pas théorique. Les institutions elles mêmes l’ont explicitement relevée. Dans une lettre du 3 juillet 2025, le directeur général d’ICANN, Kurt Erik Lindqvist, écrit au receiver nommé par la cour à Maurice qu’ICANN a vu « des articles récents publiés par une plateforme d’information » que l’organisation « comprend comme financée par le directeur général de Cloud Innovation », sur la base d’une communication de la rédactrice ou du rédacteur en chef à ICANN. La lettre pose une question simple et explosive. Comment une plateforme extérieure peut elle « avoir accès » à des éléments d’enquête sur une élection interne, alors qu’aucune information comparable n’a été officiellement communiquée à la communauté.

Dans une lettre ouverte du 16 juillet 2025, ICANN va plus loin. L’organisation invite les membres d’AFRINIC à « scruter les sources avec attention », en particulier lorsqu’un média se présentant comme « impartial » publie « plus de 50 articles liés à AFRINIC en 2 semaines » et sollicite les membres afin qu’ils utilisent la Number Resource Society pour « organiser » leur activité électorale. ICANN ajoute que la Number Resource Society a des « liens directs » avec le directeur général de Cloud Innovation et qu’elle défend des positions controversées visant à traiter les blocs d’adresses IP comme des biens possédés, en opposition aux politiques formelles d’AFRINIC.

Ces passages sont cruciaux parce qu’ils montrent qu’une institution globale du système des identifiants uniques ne lit pas la bataille d’AFRINIC uniquement comme un contentieux. Elle la lit aussi comme un problème de neutralité perçue, d’influence et de circulation asymétrique de l’information. Autrement dit, le récit devient un élément du dossier institutionnel.

Le tournant Wall Street Journal et la disparition d’un entretien

À l’automne 2025, un article du Wall Street Journal intitulé The Battle Over Africa’s Great Untapped Resource. IP Addresses a propulsé l’affaire dans l’espace médiatique global. Avant que l’accès payant ne se referme pleinement, l’article est resté consultable sans abonnement depuis plusieurs pays africains pendant plusieurs semaines, selon mes tests d’accès et des captures que j’ai conservées. Le texte a, en parallèle, circulé bien au delà des abonnés du journal via des relais de republication, notamment une version référencée sur MSN et repérée par des lecteurs sur des plateformes comme Hacker News et Slashdot. Ce détail n’est pas anecdotique. Dans un conflit où la perception internationale compte, une fenêtre de diffusion ouverte, même temporaire, peut fixer durablement un cadrage.

J’ai accepté de répondre à la journaliste pendant près de 2 heures au téléphone. L’entretien a été dense, documenté, ancré dans les dynamiques africaines de gouvernance de l’Internet et dans l’histoire institutionnelle d’AFRINIC. Après cet échange, j’ai envoyé des clarifications écrites, notamment pour rappeler que je ne suis pas un membre détenteur de ressources au sens des services d’enregistrement d’AFRINIC, mais un acteur engagé de longue date dans l’écosystème de gouvernance de l’Internet, au niveau africain et mondial. J’ai également insisté sur l’importance de ne pas réduire la crise à un duel de personnalités, mais de traiter l’enjeu comme un problème de gouvernance d’infrastructure critique.

Or, dans la version publiée, mon entretien n’est cité nulle part. Aucun extrait, aucune paraphrase substantielle, aucun élément de contexte issu de 2 heures de conversation. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un simple accident éditorial. Une omission totale est un choix, ou le symptôme d’un choix, surtout lorsque l’article accorde, à l’inverse, une place structurante aux arguments de M. Lu Heng et à ceux d’universitaires qui ont, à plusieurs reprises, défendu l’idée de traiter les adresses IP comme des actifs négociables et de remettre en cause le modèle des registres régionaux.

Un autre aspect dérange, parce qu’il révèle une illusion courante. Le fait qu’une correspondante soit basée en Afrique ne garantit ni la précision documentaire ni la représentation des préoccupations d’intérêt public portées par les acteurs africains. Dans un dossier où les sources sont organisées, où des plateformes publient en rafale et où des argumentaires circulent sous forme de dossiers clés en main, la proximité géographique peut même devenir un piège si elle n’est pas accompagnée d’un effort de vérification, de recoupement et de pluralité. Ce n’est pas la présence sur le continent qui fait la qualité d’une enquête. C’est la méthode. Et, lorsque la méthode échoue, c’est un média de référence qui se trouve exposé à la critique et, au final, fragilisé.

Cette asymétrie de traitement soulève une question qui dépasse mon cas personnel. Que se passe t il lorsque des récits prêts à l’emploi, portés par des acteurs disposant d’une infrastructure de communication, s’imposent dans une rédaction internationale, tandis que les voix africaines qui articulent une perspective d’intérêt public, même lorsqu’elles offrent du temps, des documents et des nuances, sont marginalisées. Le risque est double. D’une part, le public mondial est exposé à une lecture simplifiée. D’autre part, un média de référence peut devenir, malgré lui, un maillon d’une chaîne de légitimation où des contenus d’influence sont recyclés sous forme de citations de presse.

Je conserve l’enregistrement de l’entretien et l’ensemble des échanges écrits. Ces éléments constituent des pièces de chronologie, utiles à toute reconstitution rigoureuse de ce qui a été dit, corrigé et transmis. Mes avocats ont été saisis et des démarches sont en cours afin que le journal examine, en interne, la manière dont le sujet a été traité. Je ne cherche pas une bataille d’ego. Je demande une exigence de méthode, parce que les conséquences matérielles d’un cadrage médiatique erroné sont réelles dans un dossier où l’équilibre institutionnel est déjà fragile.

BTW.Media, une machine éditoriale de Lu Heng au cœur de la bataille

Le débat ne se joue pas seulement dans les pages des grands journaux. Il se joue dans la quantité, la cadence et l’indexation des contenus en ligne. De ce point de vue, l’écosystème d’influence autour de la crise d’AFRINIC mérite une attention beaucoup plus soutenue.

Le site BTW.Media se présente comme un média technologique. Mais, tout en bas de certaines pages, une mention indique que « BTW.MEDIA is proudly owned by LARUS Ltd », avec un lien vers le site de cette société. Cette indication figure sur une page qui, par ailleurs, affiche des catégories et des volumes. Elle mentionne notamment 406 contenus classés dans la catégorie AFRINIC, 59 contenus classés AFRINIC CRISIS et 46 contenus classés AFRINIC ANALYSIS. Elle affiche aussi 388 contenus classés Video/Podcast, sur un total affiché de 12 153 contenus toutes catégories confondues. Ces éléments sont visibles sur une page telle que The gatekeeper’s bargain.

Un chiffre, isolé, ne prouve pas une intention. Mais l’industrialisation du volume est un signal. Lorsqu’un média consacre des centaines de contenus à une seule institution africaine en crise, il ne fait pas seulement de la couverture. Il façonne l’espace informationnel. Il occupe les résultats de recherche. Il répète des cadres. Il impose des associations de mots. Et il devient, pour des lecteurs pressés, un point de référence apparent, même si sa ligne éditoriale et ses liens financiers ne sont pas clairement compris.

ICANN, dans sa lettre du 3 juillet 2025, parle d’une plateforme d’information qu’elle comprend comme financée par le directeur général de Cloud Innovation, sur la base d’une communication de la rédaction à ICANN. Dans la lettre ouverte du 16 juillet 2025, ICANN évoque explicitement un média financé par le directeur général d’un membre d’AFRINIC, Cloud Innovation, et cite Blue Tech Wave Media parmi les entités sur lesquelles elle demande des clarifications concernant la circulation d’informations sensibles liées à l’enquête sur l’élection. Ces références, dans des correspondances officielles, ne relèvent pas du commentaire. Elles relèvent d’une inquiétude institutionnelle sur l’impartialité, l’accès à l’information et l’influence perçue.

À ce stade, la question n’est pas de décréter qu’il s’agit de propagande. La question est de comprendre la structure. Un acteur économique contesté dans un registre régional a t il, directement ou indirectement, une capacité de production et de diffusion de contenus qui déborde largement les canaux institutionnels. Si oui, cette capacité crée un déséquilibre structurel entre l’information vérifiée, produite par des processus lents, et l’information narrative, produite en série, optimisée pour circuler rapidement. Dans un système multiacteurs, ce déséquilibre devient un problème de gouvernance.

NRS, un collectif introuvable et des liens qui convergent

La Number Resource Society, ou NRS, s’est présentée comme un collectif défendant une réforme de la gouvernance des ressources numérotées. Or son identité demeure étonnamment floue au regard de l’ambition affichée. Une enquête du Register publiée le 3 juillet 2023 décrit l’apparition du domaine nrs.help en juin 2021, au moment même où AFRINIC et Cloud Innovation s’affrontaient. Le Register relève qu’un instantané de l’Internet Archive de septembre 2021 indiquait une adresse à Hong Kong identique à celle de Larus Limited, société dont le directeur général est Lu Heng et présentée comme partenaire de Cloud Innovation. Le Register cite également des éléments de contact et de recrutement suggérant des passerelles entre l’écosystème Larus et la mise en place initiale du site.

Ces recoupements ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une chaîne de commandement. Mais ils dessinent une convergence. Lorsqu’un groupe se présente comme une organisation de la société civile technique et qu’on retrouve, à ses origines numériques, des traces d’une entreprise partenaire du principal acteur économique en litige avec AFRINIC, la charge de transparence devient plus lourde. L’apparence d’un collectif neutre peut alors fonctionner comme un multiplicateur d’influence.

J’ai également pu consulter un constat établi au Maroc le 29 juillet 2025, à la demande de la Fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring. L’huissier s’est rendu au 133 boulevard Ziraoui à Casablanca pour vérifier l’existence d’une structure nommée NRS Number Resource Society. Le rapport indique qu’après recherches et inquiries, aucune enseigne au nom de NRS n’a été trouvée à cette adresse. Ce document ne dit pas tout. Il ne tranche pas la question d’une existence juridique ailleurs. Mais il met en lumière un problème de traçabilité et d’ancrage.

Les préoccupations d’ICANN, déjà citées, renforcent cette lecture. Dans la lettre ouverte du 16 juillet 2025, l’organisation écrit que NRS a des liens directs avec le directeur général de Cloud Innovation et qu’elle défend explicitement l’idée de transformer les blocs d’adresses IP en actifs possédés, avec des actes de propriété, à rebours des politiques formelles du registre. ICANN ajoute que le média financé par ce même acteur aurait sollicité des membres afin d’utiliser NRS pour organiser l’activité électorale.

Pris ensemble, ces éléments racontent une stratégie classique de la capture narrative. D’un côté, un acteur économique avance une lecture du monde où l’adresse IP devient un bien marchand et où le registre n’est plus qu’un simple greffier. De l’autre, un collectif, à l’identité difficile à vérifier, diffuse et normalise des positions compatibles avec cette lecture. Entre les deux, un média adossé à une entreprise partenaire occupe l’espace informationnel. Enfin, des articles de presse internationale et des tribunes d’experts peuvent, en citant ces sources, donner au récit une apparence d’objectivité par simple accumulation de références.

L’intimidation juridique comme prolongement du dispositif

Le dernier étage du système est juridique. Il ne s’agit pas ici de contester le droit de toute entreprise à protéger sa réputation. Il s’agit d’observer comment la menace juridique peut être utilisée pour refroidir le débat, intimider des rédactions aux moyens limités et imposer une asymétrie de risque.

Le 1 juillet 2025, Cloud Innovation a adressé à CIO Africa et à moi même un courrier intitulé Cease and Desist on Factual Inaccuracies and Misleading Reporting. Le texte affirme une réclamation en diffamation, reproche des erreurs factuelles et exige la suppression immédiate de l’article visé dans un délai de 24 heures, ainsi qu’un engagement de ne pas republier des propos similaires concernant la société et son directeur général. Le courrier insiste également sur le fait que l’absence de sollicitation de commentaires de Cloud Innovation affaiblirait toute défense d’intérêt public. La logique est simple. Faire peser un risque, créer un coût, pousser à l’auto censure. Ce type de mise en demeure ne vise pas seulement la correction. Il vise aussi l’environnement.

Dans une crise où l’information est déjà polarisée, la multiplication de mises en demeure produit un effet de silence. Plusieurs rédactions africaines m’ont décrit un climat de pression où la menace juridique devient un outil de discipline narrative. Certaines parlent, de manière métaphorique, de méthodes de type mafieux, non pas pour qualifier un crime au sens pénal, mais pour décrire une logique d’intimidation et de dissuasion. Les médias africains n’ont pas tous des services juridiques capables d’absorber une escalade. Les plateformes de publication, les blogueurs, les chercheurs, les acteurs de la société civile technique n’ont pas toujours les ressources pour tenir face à une stratégie de pression juridique répétée. L’enjeu n’est pas seulement ce qui est vrai ou faux. L’enjeu est ce qui peut encore être dit, enquêté et publié sans que le coût ne devienne dissuasif.

Si l’on ajoute ce levier juridique à l’industrialisation des contenus et aux boucles de citation, on obtient un dispositif redoutable. La critique est refroidie par la menace. Le récit dominant se renforce par volume. Les controverses sont recadrées comme attaques. Les corrections et les nuances deviennent invisibles. Et la crise d’une institution africaine de l’infrastructure critique est peu à peu relue comme la faute d’une Afrique prétendument incapable de gouverner, au lieu d’être comprise comme un affrontement global autour d’un actif rare, convoité et monétisable.

Ce que révèle la crise d’AFRINIC, c’est que l’infrastructure critique ne se défend plus seulement par des audits, des réformes de gouvernance et des décisions de justice. Elle se défend aussi par une hygiène de l’information. Les registres régionaux ne peuvent pas dépendre d’un débat public saturé par des contenus industrialisés et refroidi par des menaces juridiques. Les médias internationaux, pour leur part, ne peuvent pas se contenter d’une lecture de surface. Dans un dossier aussi documenté, ignorer des entretiens longs, des clarifications écrites et des preuves de traçabilité revient à fabriquer une réalité appauvrie.

Il existe une responsabilité collective. Les institutions du système des identifiants uniques doivent renforcer leurs exigences de transparence lorsqu’elles identifient des liens financiers ou organisationnels entre des acteurs en litige et des plateformes médiatiques. Les rédactions doivent investir dans la vérification documentaire, dans la pluralité des sources africaines et dans la compréhension des processus des registres régionaux. Les acteurs techniques et les chercheurs doivent refuser les boucles de légitimation où une source d’influence devient, par simple répétition, une source d’autorité.

AFRINIC est un test. Un test pour la souveraineté numérique africaine, certes. Mais aussi un test pour l’intégrité du modèle mondial de gouvernance des ressources numérotées. Si le récit peut être capturé, alors la politique peut être capturée. Et si la politique est capturée, la confiance s’effondre. Dans l’Internet, la confiance n’est pas un luxe. C’est la condition de possibilité du réseau.