Sous les serres d’une nébuleuse : AfriNIC, autopsie d’un échec de gouvernance africain

L’affaire AfriNIC, du nom de ce dossier opposant l’African Network Information Centre (AfriNIC), registre Internet régional, chargé de distribuer les adresses IP en Afrique à Cloud Innovation Ltd, n’est pas qu’un contentieux commercial. Certes, elle ne fait pas grand bruit. Sous médiatisée ? Mieux, l’opinion publique africaine ne semble pas s’y intéresser. En tout cas, pas assez, ignorant de toute évidence les enjeux autour de ce contentieux aux multiples facettes.

Au commencement, était AfriNIC, un projet porteur d’espoir

Au tournant des années 2000, l’Afrique se trouve à la croisée des chemins. Tandis que se prépare le Sommet mondial sur la société de l’information, les discours sur la fracture numérique s’entrelacent avec ceux, plus affirmés, d’un continent désireux de peser dans la gouvernance mondiale de l’Internet. Dans ce climat d’effervescence naît une idée structurante. Il s’agit de créer un registre Internet régional, apte à gérer localement les adresses IP et à inscrire la souveraineté technique du continent dans la durée.

L’idée prend racine en 1997 à Kuala Lumpur, lors d’un atelier organisé en marge d’une réunion INET. Portée par une poignée de pionniers africains, elle s’affirme progressivement comme une réponse à l’absence d’infrastructures de gouvernance proprement africaines. En décembre 1998, une réunion décisive a lieu à Cotonou. Elle est organisée à l’initiative de Pierre Dandjinou, alors conseiller régional TIC au PNUD. Cette rencontre devient un moment fondateur, réunissant des figures techniques et diplomatiques venues de toute l’Afrique pour poser les jalons d’un registre régional. Un comité de pilotage est constitué afin de proposer une structure, définir un modèle économique et assurer la cohérence politique du futur AfriNIC.

Ce projet collectif repose sur un écosystème d’acteurs engagés, issus de disciplines et de régions diverses, mais unis par une même conviction. Le professeur Nii Quaynor, informaticien ghanéen respecté, que ses pairs appellent déjà le père de l’Internet africain, incarne un leadership discret mais décisif. Il articule expertise technique, plaidoyer stratégique et vision de long terme. À ses côtés, Pierre Ouédraogo, grande figure de la Francophonie numérique, connecte avec finesse les mondes du développement, de la langue et des standards techniques. Il apporte une voix structurée, ancrée dans les réalités africaines, aux débats internationaux.

Parmi les figures qui forment le noyau dur du projet, Mohamed Diop s’illustre par sa clarté d’analyse et sa rigueur d’ingénieur. Engagé dans les processus techniques et les forums de coordination régionale, il sera plus tard proposé pour représenter l’Afrique au sein de l’Address Supporting Organization. Alain Aina, ingénieur béninois formé à l’école de l’exigence, agit en bâtisseur. Il participe à la fondation de l’AfNOG dès 2000, y formant des générations d’opérateurs. Cofondateur d’AfriNIC, il y exerce des responsabilités clés, notamment celles de directeur technique, directeur général par intérim, puis directeur de la recherche et de l’innovation. Son engagement dépasse le registre, puisqu’il reste une ressource incontournable pour la communauté DNS africaine, en lien avec l’AFTLD et l’ICANN.

D’autres contributeurs étoffent cette dynamique. Monsieur DOKOUE Kossivi, ingénieur togolais expérimenté, met à profit son passage à Togo Télécom pour conduire l’introduction de l’Internet dans son pays. Il intègre ensuite le régulateur national et supervise des questions de numérotation, de fréquences et de qualité de service. Alan Barrett, ingénieur sud-africain chevronné, cofonde dans les années 1990 le premier fournisseur d’accès commercial d’Afrique du Sud. Membre du premier conseil d’administration d’AfriNIC, puis directeur général entre 2015 et 2019, il joue un rôle clé dans la consolidation institutionnelle du registre.

Ces femmes et ces hommes œuvrent sans relâche, souvent loin des projecteurs, alors même que nombre de gouvernements africains ne mesurent pas encore les enjeux stratégiques liés à l’Internet. La gestion des adresses IP est alors perçue comme une question purement technique. Pourtant, les bâtisseurs d’AfriNIC savent que cette maîtrise constitue l’un des piliers de la souveraineté dans un monde de plus en plus numérisé. Bien avant que l’expression de souveraineté numérique ne s’impose dans les discours politiques, eux en posent les fondations concrètes.

L’an 2000 marque une nouvelle étape. L’AfNOG voit le jour pour renforcer la coopération technique entre opérateurs africains. La même année, l’Afrique obtient pour la première fois un siège au sein du Conseil de l’ASO de l’ICANN. L’année suivante, un premier conseil d’administration d’AfriNIC est formé. Il reflète la diversité géographique du continent avec une représentation équilibrée des six sous-régions. Le professeur Nii Quaynor en prend la présidence et entame un travail de formalisation, d’intégration régionale et de reconnaissance auprès des institutions mondiales.

Le rôle de Pierre Dandjinou devient particulièrement central. Il ne se limite pas à l’organisation de la réunion fondatrice de Cotonou. En tant que premier président du conseil d’administration d’AfriNIC à sa reconnaissance officielle par l’ICANN en 2005, il signe l’acte d’installation du registre à l’île Maurice. Il nomme le tout premier directeur général. Par son sens stratégique et diplomatique, il guide la transition entre le rêve des pionniers et l’institutionnalisation du projet. Sa capacité à faire dialoguer les cultures, les régions et les exigences techniques fait de lui une figure charnière.

Au centre de cette transformation, Adiel Akplogan se distingue. Ingénieur togolais formé entre l’Afrique et l’Europe, il incarne une nouvelle génération de leaders techniques africains. Il est nommé premier directeur général d’AfriNIC et prend en main la mise en œuvre concrète du registre. Son mandat consiste à constituer une équipe compétente, assurer les relations avec les instances de l’écosystème mondial, en particulier l’ICANN, et garantir que les priorités africaines soient pleinement intégrées à la gouvernance des ressources numériques.

En 2004, après plusieurs années de concertation et de travail méthodique, AfriNIC est officiellement incorporé à l’île Maurice. Ce choix d’implantation résulte d’un compromis réfléchi, alliant neutralité géographique, environnement juridique stable et connectivité internationale. L’Afrique tient enfin son registre régional. Cette naissance institutionnelle, attendue et patiemment construite, marque l’entrée du continent dans l’ère de l’autonomie numérique. AfriNIC devient bien plus qu’un simple gestionnaire de ressources techniques. Il symbolise la capacité de l’Afrique à se doter de ses propres outils, à affirmer sa voix et à construire une gouvernance numérique à la fois enracinée dans ses réalités et ouverte au monde.

La décennie fondatrice, entre Port-Louis et Johannesburg

Le choix de l’implantation d’AfriNIC fut l’aboutissement d’un processus aussi technique que diplomatique. Plusieurs pays avaient manifesté leur intérêt, parmi lesquels l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Ghana, le Sénégal, l’Ouganda et l’île Maurice. Il fallait un État capable d’offrir un environnement stable, un cadre juridique clair, des infrastructures numériques robustes et une volonté affirmée d’accueillir cette institution continentale. L’île Maurice, archipel discret de l’océan Indien, cochait ces cases avec assurance.

Ce choix ne fut pas seulement symbolique. Il reflétait un équilibre recherché entre les grandes régions du continent et une certaine neutralité politique. Le pays offrait l’hébergement gratuit pendant deux années, un environnement bilingue, une stabilité juridique, une fibre internationale, et surtout une posture diplomatique rassurante à une époque où l’Afrique cherchait à éviter toute centralisation excessive. Le compromis prit forme. Si l’île Maurice allait accueillir le siège administratif et juridique du registre, l’Afrique du Sud fut chargée d’héberger les infrastructures techniques, l’Égypte devint le site de sauvegarde et de redondance, et le Ghana assura la coordination de la formation.

En février 2005, AfriNIC entre officiellement en fonction. Huit semaines plus tard, l’ICANN lui accorde le statut de cinquième registre Internet régional. Le registre démarre avec deux employés. En moins d’une décennie, ils deviennent une soixantaine, répartis entre les opérations techniques, la formation, les relations gouvernementales, la sécurité, les politiques publiques et l’administration. À sa tête, Adiel Akplogan donne le ton. Le Togolais incarne une rigueur méthodique, une approche collaborative, un attachement profond à l’idée d’un Internet géré par ses communautés.

Sous sa direction, AfriNIC structure ses mécanismes internes, consolide ses partenariats, établit ses procédures et gagne progressivement la confiance des acteurs internationaux. Le registre n’est ni une institution intergouvernementale, ni une agence continentale. Il relève du droit mauricien et fonctionne comme une organisation à but non lucratif. Il n’est protégé par aucun traité, n’est adossé à aucune organisation régionale comme l’Union africaine ou la CEDEAO, et ne bénéficie d’aucune immunité institutionnelle. En apparence, l’Afrique a son registre. Mais en réalité, l’édifice repose sur un équilibre précaire, sans ancrage politique solide.

Cette faiblesse juridique devient de plus en plus visible à mesure que les responsabilités du registre s’accroissent. Si la mission reste noble, la charge devient lourde. Les tensions internes apparaissent peu à peu. L’absence de mécanismes de contrôle rigoureux sur les allocations IP, les failles dans les procédures de vérification, la faible capacité à répondre aux abus, les conflits d’intérêt latents, tout cela nourrit une défiance croissante.

La base de données WHOIS, censée être un outil de transparence, devient progressivement un objet de suspicion. Les membres de la communauté s’interrogent sur la clarté des processus, sur la gestion des ressources, sur la gouvernance du conseil. Le départ d’Adiel Akplogan, appelé à occuper de hautes fonctions à l’ICANN, laisse un vide. Son style fédérateur, sa connaissance des rouages techniques et son attachement à une éthique de service ne trouvent pas immédiatement de relais à la hauteur.

AfriNIC entre alors dans une zone de turbulence. Les mécanismes de sauvegarde s’avèrent insuffisants. Les règles internes, encore jeunes, manquent parfois de précision. Le flou dans certaines décisions ouvre la porte à des interprétations contraires. La méfiance s’installe, lentement d’abord, puis de façon plus structurelle. Le projet, né de la volonté de doter l’Afrique d’un outil de souveraineté numérique, commence à montrer ses lignes de fracture.

Un colosse aux pieds d’argile ?

Il aura suffi d’une faille, discrète d’abord, invisible pour beaucoup, pour que s’effondre l’édifice. La rigueur méthodique qui avait marqué la décennie glorieuse d’AfriNIC s’estompe peu à peu, cédant la place à une mécanique trouble, à des détournements silencieux, à une perte progressive de contrôle. Ce qui devait être un modèle de gouvernance technique pour le continent africain révèle soudain ses failles les plus profondes. L’affaire AfriNIC contre Cloud Innovation Ltd en deviendra le symbole brutal. Non seulement elle expose l’incapacité du continent à protéger l’un de ses instruments les plus stratégiques, mais elle montre aussi comment une infrastructure conçue pour durer peut vaciller de l’intérieur lorsque les garde-fous font défaut.

C’est en 2019 que les premiers signaux d’alerte émergent, portés par les analyses méticuleuses de Ron Guilmette, chercheur indépendant et militant contre les abus de l’Internet. En suivant des flux inhabituels de spam et d’activités douteuses, il identifie des adresses IP africaines, censées desservir des opérateurs locaux, utilisées depuis des centres de données en Chine, aux États-Unis et dans d’autres juridictions étrangères. En remontant les transactions, il découvre un schéma préoccupant. Certaines allocations semblent n’avoir jamais servi le continent. Elles ont été attribuées à des entreprises fantômes, puis revendues ou louées à l’international dans une totale opacité.

Au cœur de ce système, un nom revient avec insistance. Ernest Byaruhanga, coordinateur des politiques au sein d’AfriNIC, ancien pilier de l’organisation. L’homme avait été l’un des deux premiers employés recrutés à la création du registre, formé aux Pays-Bas, respecté pour sa maîtrise technique. Pendant des années, il occupa une position centrale dans la gestion des politiques d’attribution, supervisant les procédures, les vérifications, les validations. C’est précisément cette position stratégique qui, selon les investigations, aurait été exploitée pour orchestrer l’un des détournements les plus vastes que le registre ait connus.

Des millions d’adresses IP, officiellement attribuées à des entreprises inactives, furent redirigées vers des structures commerciales privées. Deux noms reviennent dans les documents consultés par les enquêteurs. Amiek Holdings, utilisée comme plaque tournante pour recevoir et transférer les ressources. Et IPv4Leasing, société spécialisée dans la revente de blocs IP sur des marchés secondaires. Dans plusieurs cas, des liens directs ou indirects relient ces entités à Ernest Byaruhanga ou à des proches collaborateurs. La base WHOIS, outil censé garantir la transparence des allocations, avait été manipulée pour dissimuler ces transactions.

Les chiffres donnent le vertige. Plus de quatre millions d’adresses IPv4 auraient ainsi été détournées. Leur valeur sur le marché secondaire, où les ressources se négocient à prix d’or, dépassait les cinquante millions de dollars. Des blocs entiers, attribués à des entreprises basées au Cameroun, en Zambie ou au Nigeria, se retrouvaient en circulation entre les mains de revendeurs en Asie ou en Afrique du Sud. Un exemple en particulier illustre la dérive. Un bloc officiellement alloué à une entreprise camerounaise aujourd’hui disparue aurait été revendu via Amiek Holdings à une société de marketing sud-africaine pour la somme dérisoire de 2500 dollars. Aucune notification, aucun audit, aucune transparence. Tout avait été validé en interne.

Mais le scandale ne s’arrête pas là. Il prend une autre dimension avec l’apparition de Cloud Innovation Ltd. À l’origine, il ne s’agissait que d’une demande classique d’allocation d’adresses IP, soumise à AfriNIC dans les règles. L’entreprise, enregistrée légalement, disposait d’un contrat de service. Mais rapidement, l’organisation découvre que les ressources attribuées sont utilisées à des fins commerciales, bien loin de la mission de connectivité locale. Les adresses sont hébergées à l’étranger, monétisées via des services opaques, parfois liées à du streaming illégal ou à des contenus problématiques.

L’ampleur dépasse l’entendement. En tout, 6,2 millions d’adresses IP auraient été mobilisées. Destinées à soutenir la transformation numérique du continent, elles sont redirigées vers des marchés étrangers, en Chine, en Europe, aux États-Unis. Il ne s’agit plus d’un détournement ponctuel, mais d’un véritable système de revente, d’un commerce parallèle, estimé à plus de 250 millions de dollars. À la manœuvre, un homme discret, peu connu du grand public africain. Heng Lu, ressortissant chinois, entrepreneur globalisé, parvient à capter des ressources stratégiques sans que l’écosystème africain n’ait pu l’en empêcher. C’est ici que se révèle le cœur du braquage numérique. Une exploitation méthodique des failles, menée à l’ombre des procédures, au nez d’un continent tout entier.

AfriNIC tente alors de reprendre le contrôle. Des audits sont lancés, des allocations suspendues, des comptes désactivés. Mais il est déjà trop tard. La bataille prend une tournure judiciaire. Cloud Innovation riposte. Ce qui aurait pu être traité en interne devient une affaire publique, portée devant les tribunaux mauriciens. S’ouvre alors une chronique judiciaire longue, sinueuse, marquée par des rebondissements incessants, des injonctions contradictoires, des accusations croisées. Le registre entre dans une zone de turbulences dont il ne sortira pas indemne.Une saga judiciaire…

Enregistrée dans un pays (Les Seychelles) connu pour être souple sinon très tolérant dans l’application des lois et l’imposition de sanctions, Cloud Innovation a engagé à la surprise générale, une bataille judiciaire sans précédent.

Plus de 50 procédures judiciaires à l’île Maurice, dont certaines en référé, gel des comptes bancaires d’AfriNIC, blocage des Assemblées générales, injonctions contre le Conseil d’administration, menaces contre les électeurs. L’objectif n’est pas seulement de défendre une position juridique, mais de rendre le registre inopérant. En témoignent les attaques incessantes de Cloud Innovation à mesure qu’AfriNIC s’efforce d’assainir la situation, sous le regard hagard d’une justice mauricienne devenue le siège d’un dilatoire permanent et où la moindre faille légale observée chez AfriNIC est transformée en un nouvel argument de ’harcèlement judiciaire.

Cloud Innovation ne dicte pas sa loi, uniquement dans les prétoires. Dans l’espace public aussi, l’entreprise étend son pouvoir de nuisance. Des journalistes, analystes ou experts techniques qui s’aventurent à commenter l’affaire reçoivent des lettres d’avocat, parfois même des mises en demeure, voire des menaces de poursuites pour diffamation. Tous ceux qui publient ou qui osent évoquer le problème sont systématiquement réduits au silence. Par tout moyen. Dans les couloirs des fora techniques africains, l’inquiétude est manifeste. Plusieurs contributeurs historiques de la communauté Internet ont préféré se taire. L’autocensure générale s’installe. Seuls les téméraires s’y frottent encore. Les autres se contentent d’attendre, de regarder, parfois de soupirer.

Le cas Cloud Innovation devrait être enseigné dans toutes les écoles de commerce et de gouvernance numérique. Il incarne la manière dont un acteur peut méthodiquement capturer une infrastructure technique par des moyens strictement légaux, mais moralement dévastateurs. Il montre comment l’absence de cadre juridique régional, l’inexistence de mécanismes intergouvernementaux de soutien, et la lenteur des réponses institutionnelles peuvent créer une brèche géante dans l’édifice africain du numérique.

Car Cloud Innovation n’est pas un simple prestataire fautif. C’est une structure tentaculaire, à l’organisation complexe, difficile à tracer. En amont, elle se présente comme une entreprise conforme, bénéficiant de droits contractuels. En aval, elle agit comme un pouvoir paralysant, manipulant les statuts, orchestrant les reports, et défiant toute tentative de régulation. Elle devient une entité hybride, à la fois membre du système et agent de sa déstabilisation. Une nébuleuse juridique et financière, intraduisible dans les catégories classiques du droit.

Ce qui est peut-être le plus inquiétant, c’est l’impunité apparente dont jouit cette stratégie. Aucune condamnation, aucun sursaut diplomatique, aucune commission d’enquête. Les gouvernements africains restent silencieux. L’Union africaine ne s’est pas exprimée. Les grandes agences de développement numérique sont aux abonnés absents. Le terrain est libre.

Et pendant ce temps, AfriNIC, l’ultime gardien d’un bien commun critique, sombre dans la paralysie. Privée de budget, d’élections et de gouvernance. Elle survit, sous respiration artificielle, pendant que Cloud Innovation avance ses pions.

Eddy Kayihura, une riposte au cœur du cyclone judiciaire

L’histoire commence en décembre 2019 avec un choc interne qui devait bouleverser la crédibilité du registre africain. Ernest Byaruhanga, l’un des premiers employés d’AfriNIC, est licencié pour faute grave après des révélations sur un vaste système de détournement d’adresses IPv4. Ce scandale confirme ce que beaucoup craignaient déjà, à savoir que des blocs d’adresses avaient quitté le registre officiel et circulaient dans des réseaux parallèles, parfois revendus sur le marché secondaire international. L’affaire est transmise à la police mauricienne et au bureau du procureur, mais dès ce moment la faiblesse de la structure apparaît au grand jour. Contrairement à une idée répandue, un registre Internet ne peut pas simplement reprendre des adresses par décision unilatérale.

Tous les registres régionaux du monde, qu’il s’agisse de RIPE en Europe, d’ARIN en Amérique du Nord, d’APNIC en Asie-Pacifique ou de LACNIC en Amérique latine, suivent une procédure identique et extrêmement codifiée lorsqu’ils découvrent une fraude. Une notification officielle est envoyée au membre mis en cause, avec un délai de trente jours pour se mettre en conformité. Si rien n’est corrigé, une nouvelle mise en demeure est envoyée au bout de soixante jours. À quatre-vingt-dix jours, le registre peut prononcer la résiliation du contrat. Les ressources sont alors gelées dans la base WHOIS et le membre perd tout droit de les utiliser. Les adresses entrent ensuite dans une période de quarantaine de plusieurs mois, parfois jusqu’à un an, avant d’être remises en circulation. Cette lenteur est voulue, car elle protège la stabilité du routage mondial, mais elle empêche toute récupération rapide en cas de fraude massive.

AfriNIC applique cette procédure. Un audit complet, mené avec l’appui d’APNIC, identifie plus de deux millions d’adresses détournées. Plus d’un million sont mises en quarantaine pour douze mois, mais beaucoup d’autres restent hors d’atteinte, pour de multiples raisons juridiques..

En novembre 2019, dans ce climat, Eddy Kayihura est nommé directeur général. Ingénieur formé au sein d’Universités du Rwanda et des États-Unis, avec un MBA en commerce international, il a travaillé plus de vingt ans dans les technologies de l’information, notamment à la Bank of Kigali où il a contribué à la transformation numérique de l’institution, puis à la Broadband System Corporation, fournisseur d’accès Internet rwandais. À la tête d’AfriNIC, il hérite d’une maison fragilisée, mais sa mission est claire : restaurer la légitimité de l’organisation et défendre la souveraineté numérique du continent. Dès 2022, il essaie d’entamer une tournée dans une vingtaine de pays africains pour rapprocher le registre de ses membres, promouvoir l’adoption d’IPv6 et renforcer la confiance. Mais avant cela, il doit gérer une crise existentielle.

Le 7 juillet 2021, la Cour suprême de Maurice rejette une demande d’injonction déposée par Cloud Innovation, membre accusé de violation de ses obligations contractuelles. Le lendemain, AfriNIC publie un communiqué. Dans ce texte, il annonce que le conseil d’administration a décidé de mettre fin à l’adhésion de Cloud Innovation et de récupérer ses adresses. Les ressources sont gelées immédiatement dans la base WHOIS, privant l’entreprise de toute modification, mais un délai exceptionnel de quatre-vingt-dix jours est accordé pour permettre aux clients de migrer sans interruption de service, en raison du contexte du COVID-19. Cette décision illustre la volonté d’AfriNIC d’agir avec fermeté mais aussi avec responsabilité, en protégeant les utilisateurs finaux malgré la gravité de la situation.

Cloud Innovation n’est pas un membre quelconque. L’entreprise détient auprès d’AfriNIC des blocs immenses, attribués entre 2013 et 2016, dont 154.80.0.0/12, 45.192.0.0/12, 156.224.0.0/11 et 154.192.0.0/11. Cela représente plus de six millions d’adresses IPv4, évaluées à plusieurs centaines de millions de dollars sur le marché secondaire. Cloud Innovation est aussi membre du RIPE NCC en Europe, où elle détient d’autres ressources, comme le bloc 45.133.76.0/22 et même une délégation IPv6 de taille colossale (2a14:9a00::/29). Fait révélateur, elle ne dispose d’aucun numéro autonome (ASN), ce qui prouve qu’elle n’opère pas de réseau propre mais agit avant tout comme intermédiaire et spéculateur.

En théorie, AfriNIC avait pris une décision exemplaire. Le registre s’appuyait sur une décision de justice, respectait les délais de grâce, protégeait les utilisateurs. Mais cette décision allait marquer le début d’un engrenage qui allait dépasser l’institution.

La décision du 8 juillet 2021, qui devait marquer une victoire de principe pour AfriNIC, a en réalité ouvert la voie à l’une des offensives judiciaires les plus implacables de l’histoire de la gouvernance Internet. Cloud Innovation, dirigée par Lu Heng, ne s’est pas contentée de contester la résiliation. Elle a choisi une stratégie de guerre totale, exploitant chaque faille procédurale et chaque lenteur institutionnelle pour transformer un litige contractuel en un siège juridique de longue durée.

Quelques jours seulement après la publication du communiqué d’AfriNIC, l’entreprise saisit à nouveau la Cour suprême de Maurice. Comme elle avait invoqué quelques semaines au préalable des dommages colossaux, évalués à 1,8 milliard de dollars, pour atteinte à sa réputation, dans un geste qui surprend de nombreux observateurs, la Cour ordonne le gel provisoire de cinquante millions de dollars sur les comptes bancaires d’AfriNIC comme acompte au remboursement des 1.8 milliard de dollars, une décision lourde de conséquences. Subitement, le registre ne peut plus disposer de ses fonds. Ses opérations quotidiennes se retrouvent paralysées : paiement des salaires et contrats de prestataires gelés en danger, investissements techniques stoppés. C’est l’équivalent d’une prise d’otage financière.

À partir de ce moment, le rapport de force change radicalement. Cloud Innovation n’agit plus en simple membre contestant une sanction. Elle agit comme un acteur bien décidé à pousser l’institution à l’asphyxie. Ses avocats multiplient les dépôts, sollicitent des injonctions en cascade, introduisent une dizaine de procédures parallèles. Chaque réunion du conseil d’administration est menacée, chaque tentative d’organiser une élection est attaquée en justice, chaque décision de gestion est contestée devant les tribunaux. AfriNIC se retrouve entraînée dans une spirale judiciaire qui l’empêche non seulement de fonctionner normalement, mais aussi de se réformer.

Pour Eddy Kayihura, le nouveau directeur général, c’est l’entrée dans un véritable enfer. Lui qui avait été recruté pour stabiliser et moderniser le registre devient la cible principale de l’offensive. Il est accusé personnellement dans certaines procédures, visé par des tentatives de le discréditer publiquement, confronté à une avalanche de correspondances hostiles et à la pression permanente des avocats adverses. Sa mission initiale, qui était de renforcer la gouvernance technique, se transforme en une lutte de survie quotidienne.

Le contexte n’arrange rien. Nous sommes en pleine pandémie de COVID-19, les juridictions fonctionnent au ralenti, les déplacements sont limités, la fourniture de documents comme les procurations devient compliquée. Cloud Innovation exploite habilement ce contexte pour avancer ses pions. Elle se plaint de ne pas pouvoir fournir certains documents à cause des confinements, invoque des difficultés logistiques pour retarder ou faire annuler des audiences, tout en multipliant les actions contre AfriNIC. C’est une stratégie de terre brûlée : saturer le registre de procédures, l’épuiser financièrement, le discréditer politiquement.

Dans cette atmosphère, Eddy Kayihura se retrouve dans l’œil du cyclone. Ses marges de manœuvre se réduisent jour après jour. Chaque décision qu’il prend est immédiatement scrutée, attaquée, instrumentalisée. Son communiqué du 8 juillet, où il annonçait la résiliation de Cloud Innovation « raisonnablement et de bonne foi », devient une pièce maîtresse des procédures adverses, utilisé pour démontrer un prétendu abus d’autorité. Là où il voulait montrer la fermeté et la responsabilité d’AfriNIC, ses mots sont retournés contre lui.

Les mois suivants ne sont qu’une succession de coups durs. Les élections sont bloquées à plusieurs reprises par des ordonnances judiciaires. Les comptes bancaires risquent d’être gelés de nouveau, privant le registre de moyens d’action. Le conseil d’administration se fragmente, certains membres démissionnent, d’autres se replient. La communauté africaine, découragée et menacée, se tait. Les grandes organisations internationales observent, inquiètent, mais ne s’impliquent pas directement. AfriNIC est isolé, et son directeur général en première ligne, exposé à toutes les pressions.

AFRINIC mène pourtant la bataille avec une énergie remarquable. Il continue de plaider pour l’adoption d’IPv6, multiplie les contacts diplomatiques, parcourt le continent dès que possible pour mobiliser les acteurs. Mais à chaque avancée correspond une nouvelle embuscade judiciaire. Cloud Innovation pratique une stratégie d’épuisement : pas de victoire décisive, mais une succession de blocages qui maintiennent l’institution sous perfusion, incapable de se redresser.

À mesure que les années passent, Eddy comprend que son mandat ne sera pas celui d’un bâtisseur, mais celui d’un résistant. Il restera dans l’œil du cyclone jusqu’à la fin de son contrat, affrontant presque seul un adversaire qui a réussi à transformer un conflit contractuel en guerre de tranchées judiciaire. Et si AfriNIC n’a pas disparu, c’est en grande partie parce qu’il a tenu bon, au prix d’une tension permanente, dans un environnement où chaque erreur pouvait être fatale.

Ce fut le début de l’asphyxie judiciaire, orchestrée par Lu Heng avec méthode, et qui incarna une véritable politique de la terre brûlée. Non seulement AfriNIC fut paralysé, mais la communauté africaine toute entière fut prise en otage, privée de la stabilité dont elle avait besoin pour développer ses réseaux. Une bataille juridique avait remplacé la coopération technique, et derrière les murs des tribunaux, c’était l’avenir de la souveraineté numérique africaine qui se jouait.

Chronique d’une asphyxie judiciaire et le naufrage silencieux

À mesure que la machine judiciaire enclenchée par Cloud Innovation déploie ses ramifications, AfriNIC s’enfonce dans une paralysie institutionnelle inédite. Ce qui fut conçu comme une boussole technique pour l’Afrique numérique devient le théâtre d’un chaos administratif. Privée de gouvernance stable, désorientée dans sa mission première, l’organisation peine à respirer. La simple gestion quotidienne devient un exploit. La tenue d’une réunion statutaire relève du parcours du combattant. Plus personne ne sait qui dirige réellement AfriNIC ni avec quelle légitimité.

Au fil des procédures, des injonctions et des décisions judiciaires successives, le registre régional est progressivement mis en état d’incapacité. Ses comptes sont gelés. Ses assemblées sont suspendues. Ses élections sont bloquées. Son conseil d’administration, décimé ou empêché, n’arrive plus à fonctionner. Dans cet étouffement planifié, tout semble avoir été pensé pour empêcher AfriNIC de reprendre la main. La justice mauricienne devient un champ de bataille permanent. Chaque tentative de réforme ou de réorganisation suscite un contre-feu. Chaque initiative rencontre une opposition judiciaire, souvent habilement argumentée, presque toujours déstabilisante.

Dans les couloirs numériques du continent, une angoisse diffuse s’installe. Plus personne ne comprend vraiment ce qui se passe à Port-Louis, siège de l’organisation. Les membres attendent des clarifications. En vain. Les partenaires internationaux se murent dans la prudence. La communauté technique, habituellement vive et passionnée, adopte un ton plus feutré. La peur du procès, du rappel à l’ordre juridique, de l’intimidation par voie d’huissier, réduit les voix au silence. L’autocensure s’installe avec la force tranquille d’une chape de plomb. On regarde, on soupire, mais on se tait.

Dans ce paysage figé, le danger ne vient plus seulement de l’extérieur. La fragmentation interne d’AfriNIC devient une source d’auto-sabotage. Des camps se forment. Des rivalités s’aiguisent. Des motions sont déposées dans l’urgence, sans consensus. Des accusations, toujours déstabilisantes, fusent de partout, souvent sans preuve. L’institution, affaiblie, devient vulnérable à ses propres convulsions. Le vide laissé par la gouvernance formelle est progressivement comblé par des prises de position personnelles, des initiatives isolées, des fuites incontrôlées.

Ce climat délétère n’est pas sans conséquences pour l’ensemble de l’écosystème. Les fournisseurs d’accès africains, qui dépendent des services d’AfriNIC pour obtenir ou renouveler leurs blocs d’adresses IP, sont confrontés à des délais inédits. Certains projets d’expansion réseau sont bloqués. Des appels d’offres publics n’aboutissent pas, faute de ressources IP disponibles. Dans un contexte où la connectivité est au cœur des stratégies nationales de développement, cette paralysie ralentit l’inclusion numérique sur plusieurs fronts.

Mais le plus inquiétant n’est peut-être pas dans les lenteurs bureaucratiques. Il est dans la perte de confiance. Ce que la crise AfriNIC révèle, c’est que l’Afrique ne dispose pas, à ce jour, de mécanisme de protection efficace pour ses institutions techniques. Aucun filet de sécurité. Aucun mécanisme continental d’intervention rapide. Aucune solidarité formalisée. Lorsque le registre tombe, il s’effondre, seul. L’Union africaine n’intervient pas. Les États membres semblent préoccupés par d’autres choses. Les agences de coopération restent silencieuses. La société civile, bien qu’alerte, ne trouve pas les leviers pour peser sur le cours des événements.

Le registre devient alors le symbole d’une fragilité plus large. Celle d’un continent encore hésitant sur sa capacité à protéger ses ressources stratégiques. Car les adresses IP ne sont pas de simples données techniques. Elles sont l’ossature invisible de l’Internet. Les briques qui permettent à un continent d’exister dans le cyberespace. Et lorsque leur gestion est dévoyée, capturée ou paralysée, c’est toute l’architecture numérique qui vacille.

Dans d’autres régions du monde, une crise de cette ampleur aurait déclenché une mobilisation coordonnée. On aurait vu des ministères se réunir, des agences se coordonner, des fonds d’urgence être débloqués. On aurait convoqué des experts, mandaté des audits, lancé des médiations. Le continent africain, dans son ensemble, semble en ce qui le concerne, avoir laissé faire. Comme si AfriNIC était une structure à part, détachée des enjeux souverainistes. Comme si son sort ne concernait que quelques techniciens lointains. Cette indifférence relative est en soi un signal d’alarme.

Et pourtant, certains tirent la sonnette d’alarme depuis des mois. Des lettres ouvertes ont été publiées. Des tribunes ont été écrites. Des réunions ont été organisées. Sans grand écho. Le public non averti ne perçoit pas l’ampleur du désastre. Les médias généralistes ne s’intéressent que timidement à ce sujet. L’affaire est jugée trop technique, trop complexe, trop obscure. Une nébuleuse, encore une fois, difficile à décrypter.

Il faudra bien pourtant que cette histoire soit racontée. Non pas comme une anecdote technique, mais comme une crise politique. Une crise qui révèle le coût de l’inaction, la faiblesse des structures juridiques, et l’urgente nécessité de repenser l’architecture de la souveraineté numérique africaine. AfriNIC ne peut pas rester indéfiniment en état de mort institutionnelle. Il faut un réveil. Un sursaut. Une réforme.

Ce cas doit devenir un cas pratique à étudier, dans les écoles de gouvernance, dans les facultés de droit, dans les formations en diplomatie numérique. Il faut comprendre comment une institution technique peut être capturée, asphyxiée, puis marginalisée, sans qu’aucun garde-fou ne se déclenche. Il faut surtout en tirer des leçons concrètes, pour que d’autres nébuleuses ne trouvent plus jamais le même terreau d’opacité et de silence pour prospérer ou assouvir leurs desseins.

A tout prendre, la paralysie d’AfriNIC n’est pas une exception, mais plutôt la conséquence logique d’un vide stratégique. Et aussi longtemps que ce vide persistera, d’autres structures subiront hélas, le même sort. D’autres registres, d’autres institutions, d’autres ressources critiques. Enterrant du coup, le rêve ainsi que les promesses, manifestement sans colonne vertébrale d’une Afrique maîtresse de son destin numérique.

La diplomatie discrète et résolue de Smart Africa

Lorsque l’on évoquera le tournant stratégique pris par l’Afrique dans sa quête de souveraineté numérique, on parlera inévitablement de Smart Africa et de son Directeur Général, Lacina Koné. À lui seul, il incarne cette posture d’un continent qui, loin de subir la révolution digitale, entend la modeler, une stratégie guidée par des convictions affirmées, presque militaires, posées avec calme mais détermination devant les institutions internationales et lors des grandes tables diplomatiques. À chaque réunion, à chaque atelier, il instille un message clair : l’Afrique d’abord, et la transformation numérique comme socle de sa souveraineté. Ce ton nouveau, ferme et sans concession, marque un changement notable après des années de discours consensuels.

Le 81ᵉ sommet de l’ICANN en Turquie a vu Lacina Koné prendre la tête des consultations africaines, appelant les États à sortir de l’ombre, à s’engager activement pour sauvegarder et développer les ressources numériques du continent. En mars 2025, à Seattle, une réunion ministérielle rassemblait notamment le ministre ghanéen Samuel Nartey George et son homologue béninois, duo rare dans un même événement, aux côtés de fermes délégations d’AfriNIC et d’une quarantaine de participants parmi lesquels des acteurs techniques, diplomates et responsables politiques. Chacun constata, à la faveur de cette rencontre, que le ton s’était durci, que la diplomatie africaine passait à l’offensive. De telles assises ont ouvert la voie à une mobilisation discrète mais concrète.

Ce durcissement a trouvé une autre forme à l’ICANN 83 en juin où Smart Africa, en coordination étroite avec certains pays membres, a fait valider des recommandations fortes issues de l’ICANN 82 et du Conseil africain de régulation. Déjà apportées à Istanbul, ces recommandations invitent à renforcer la transparence, à définir un cadre juridique continental et à mobiliser les États membres avant l’élection cruciale d’AfriNIC, prévue le 23 juin. Les consultations à Prague ont poursuivi ce travail, avant une réunion extraordinaire annoncée par Smart Africa le 22 avril, centrée sur un mandat explicite : “restaurer la crédibilité d’AfriNIC”.

Dans les coulisses diplomatiques, plusieurs capitales africaines, Kigali en tête, se sont mobilisées à leur tour, se saisissant du sujet pour imposer un calendrier électoral sérieux et construire des points de sortie de crise. Kigali a notamment appelé à la participation citoyenne, c’est-à-dire la participation technique, tout en travaillant sur des mécanismes de sortie de l’impasse institutionnelle. Objectif : écarter toute forme de paralysie politique ou judiciaire, et empêcher que la crise d’AfriNIC ne replonge le continent dans une sorte d’immobilisme numérique.

Le style de Lacina Koné est précis, affirmé mais jamais spectaculaire. Il avance par étapes : réunion après réunion, atelier après atelier, geste diplomatique après geste diplomatique. Sa méthode s’inspire de la stratégie militaire : obtenir l’adhésion par la conviction, sécuriser les zones de gouvernance, puis imposer un calendrier. Face aux menaces de paralysie juridique qui pèsent sur AfriNIC, il a su mobiliser les chefs d’État, les ministres, les régulateurs, pour exiger des actions concrètes.

Cette stratégie discrète mais autoritaire, comme on l’a vu à Seattle, où les représentants africains se sont retrouvés face à des acteurs extérieurs, a changé la donne. Ce n’est plus seulement un registre technique ; c’est une composante de la souveraineté des États africains. Dès lors, les revendications endossées à Genève puis à Prague ont pris valeur de feuille de route. Il appartient désormais aux États membres d’assumer ce plan, de le défendre dans toutes les enceintes, et de sortir AfriNIC de sa nasse institutionnelle.

Au cœur de cette stratégie se trouve une liste commune de candidats à l’élection. Il ne s’agit pas d’un simple casting, mais d’une sélection rigoureuse fondée sur un double critère : une compétence technique reconnue et un engagement affirmé en faveur de la transparence. Ensemble, ces profils dessinent une équipe transfrontalière qui aspire à incarner un nouveau visage pour AfriNIC : professionnel, uni et résolument pan‑africain. Ce projet collectif veut rompre avec les logiques de clans et remettre la gouvernance du registre entre les mains d’acteurs crédibles et légitimes.

Cette liste réunit Abdelaziz Hilali, professeur au Maroc et président d’ISOC Morocco, figure de l’infrastructure et de la diplomatie numérique. Elle comprend aussi Emmanuel Adewale Adedokun, ancien membre du Conseil d’AfriNIC et professeur au Nigéria, défenseur de la transparence et de bonnes pratiques. Kaleem Ahmed Usmani, dirigeant du CERT-MU à Maurice et architecte de la loi sur la cybercriminalité, y apporte sa rigueur sécuritaire. Laurent Ntumba Kayemba, pionnier de l’IXP en RDC, incarne la souveraineté numérique inclusive. Carla Sanderson, stratège marketing chez Teraco/NAPAfrica, représente un lien avec les communautés techniques du Sud. Fiona Asonga, cheffe de file de la gouvernance multiacteurs en Afrique de l’Est, veille à l’équilibre institutionnel. Rodrigue Guiguemde, passé par l’ICANN et Smart Africa, milite pour des standards ouverts. Enfin, Ben Roberts, bâtisseur chez Liquid Intelligent Technologies, apporte une voix indépendante et une vision d’infrastructure continentale.

De la reconstruction attendue à la défiance généralisée

Après plus d’un an de paralysie institutionnelle, le lancement du processus électoral d’AFRINIC au premier trimestre 2025 devait symboliser un retour à la légitimité et à la normalité. Placé sous la supervision du Receiver judiciaire Me Gowtamsingh Dabee, mandaté par la Cour suprême de Maurice, le processus visait à rétablir un conseil d’administration opérationnel, conformément aux statuts d’AFRINIC et à une décision judiciaire du 12 septembre 2023.

Le calendrier était structuré : période de nominations, constitution d’un comité électoral, déploiement d’une plateforme de vote électronique, puis scrutin en ligne prévu du 16 au 23 juin. Mais dès les premiers instants, le climat s’assombrit. Le 6 juin, l’ICANN adresse une alerte officielle pointant deux risques majeurs : l’enregistrement litigieux d’une entreprise comme membre votant et la présence, au sein du comité électoral, de personnes liées à l’adhésion de cette même entité. Elle exige une restructuration du comité, la transparence sur les listes de votants, et la documentation complète des mesures correctrices.

Une première lettre, en date du 7 mars 2025, avait déjà rappelé le fondement même d’AFRINIC : assurer la distribution impartiale des ressources numériques, sans en détenir la propriété, dans le respect des politiques communautaires africaines. Pourtant, les signaux de vigilance sont ignorés. Le processus se poursuit, jusqu’à ce qu’un recours introduit par l’association tanzanienne TISPA déclenche, le 13 juin, une ordonnance de la Cour suprême suspendant à la fois le vote électronique prévu le 16 juin et le scrutin final du 23 juin. La juge C. Green-Jokho enjoint les parties à se conformer aux statuts d’AFRINIC et à fournir des explications formelles avant le 30 juin. Le processus s’arrête net, plongé dans une incertitude institutionnelle.

Du chaos électoral à la menace diplomatique

Le gel judiciaire n’empêchera pourtant pas le chaos. Le 23 juin, un vote en présentiel est maintenu à Maurice, en violation apparente de l’ordonnance en vigueur. Ce jour-là, plusieurs membres découvrent que leur droit de vote a été exercé à leur insu. Des individus se présentent avec des dizaines de procurations, sans limitation apparente, en contradiction flagrante avec les statuts d’AFRINIC qui limitent ce type de délégation à cinq mandats par personne. Des images diffusées sur YouTube montrent des participants manipulant des liasses de procurations, tandis que d’autres signalent avoir été démarchés par des acteurs liés à la Numbers Resource Society. Une communication électorale circulant au nom de la NRS affiche même le logo officiel d’AFRINIC, laissant supposer un accès abusif à la base de données des membres.

Face à cette avalanche de signalements, l’ICANN abandonne la réserve diplomatique. Le 25 juin, dans une lettre publique de huit pages adressée à Me Dabee et copiée aux plus hautes autorités de Maurice, elle exprime sa « grave préoccupation » devant des allégations qu’elle juge « choquantes ». L’organisation rappelle les exigences du standard ICP-2 pour le maintien du statut de registre régional, et annonce qu’un audit de conformité pourrait être déclenché à tout moment. Quinze questions précises sont posées, allant de l’usage frauduleux des procurations à la certification des résultats, en passant par l’accès non autorisé aux fichiers membres. ICANN exige une réponse sous vingt-quatre heures, menace de s’opposer à toute proclamation des résultats, et se réserve le droit de publier l’intégralité des échanges.

Mais le véritable coup de tonnerre vient de l’intérieur. Le ministère mauricien des Technologies de l’information et de la communication monte publiquement au créneau. Dans un communiqué officiel, il dénonce des manœuvres de fraude électorale organisées, impliquant des procurations falsifiées distribuées à des ressortissants étrangers, notamment du Rwanda et du Kenya. Certains auraient quitté le territoire dans la nuit du 24 juin. Des plaintes sont déposées à la police, y compris par des fonctionnaires du ministère et par l’entreprise Emtel. Le ministère saisit également le commissaire de police pour renforcer la surveillance aux frontières.

Alors qu’une enquête pénale est en cours, le Receiver entame discrètement le dépouillement dans ses bureaux, sans communication publique ni supervision indépendante. Le ministère s’insurge contre cette précipitation et engage des consultations avec l’Attorney General pour envisager une action judiciaire visant à suspendre tout dépouillement ou toute proclamation des résultats. L’État mauricien, hôte d’AFRINIC, affiche pour la première fois une rupture ouverte avec le Receiver qu’il juge défaillant.

La situation ne relève plus d’un simple dysfonctionnement électoral. Elle incarne un basculement institutionnel, où l’ensemble des garde-fous juridiques, communautaires et diplomatiques semble avoir cédé. Ce qui devait ramener la stabilité a, en réalité, révélé la profondeur de la crise : un écosystème capturé, une neutralité piétinée, et une gouvernance technique désormais disqualifiée aux yeux de ses propres membres.


Reprendre la main. Définitivement.

Je n’écris pas ces lignes depuis une tour d’ivoire. Je les écris depuis les marges et les centres du continent, là où se joue depuis quinze ans le destin numérique de l’Afrique. De NetMundial en 2014 aux assemblées communautaires les plus locales, j’ai participé, conseillé, formé, parfois alerté, toujours avec la conviction qu’un Internet africain est possible, un Internet gouverné par nous, pour nous.

La suite du dossier AfriNIC se jouera désormais sur trois scènes simultanées : dans les prétoires de Port-Louis, dans les bureaux d’ICANN, et dans les arcanes diplomatiques de Kigali, où Smart Africa mène une offensive stratégique sans précédent. Des salons feutrés du Forum sur la gouvernance de l’Internet à Oslo jusqu’aux téléphones rouges des ministères africains, tous les regards se tournent désormais vers Lacina Koné et son équipe, porteurs d’un dernier espoir de relance.

Mais une chose est claire : l’AfriNIC d’hier ne reviendra pas. La crise que traverse le registre ne se limite pas à une panne de gouvernance ou à un imbroglio juridique. Elle révèle l’usure des modèles institutionnels africains lorsqu’ils ne sont ni soutenus ni protégés, ni consolidés. L’ICANN a annoncé un audit. Il dira si AfriNIC résiste ou non à la tempête. Mais quel que soit l’avenir, c’est un cap qui doit être franchi, une maturité collective à atteindre.

Madame Cina Lawson, ministre de l’Économie numérique du Togo et voix influente au sein de Smart Africa, l’a dit avec franchise : « Même si l’Afrique devait se doter d’un nouveau registre, nous devons tirer toutes les leçons de cette crise. Nous devons bâtir des institutions solides, dotées de règles claires, de contre-pouvoirs efficaces, et portées par une gouvernance continentale réellement assumée. »

Car il ne suffit pas de sortir des sentiers battus. Il faut le faire avec méthode. Et surtout avec courage. Tant que les institutions africaines resteront dépendantes de reconnaissances extérieures, tant qu’elles seront privées de soutien stratégique clair, elles demeureront vulnérables. Les États, les organisations régionales, les communautés techniques doivent faire front, non plus par demi-mesure, mais avec ambition et cohérence.

Si un nouveau registre doit émerger, il devra répondre aux exigences de l’ICP-2, être communautaire, transparent, sans but lucratif, et structuré comme une ressource critique. Il devra surtout être considéré comme tel, non pas symboliquement, mais politiquement. Car l’avenir du numérique africain ne se jouera pas dans les salons ou les injonctions molles, mais dans la capacité à défendre ses infrastructures avec autant de vigueur qu’on défendrait ses frontières.

La jeune génération, elle, ne jure déjà plus que par le code, les réseaux, les ressources IP. Elle ne rêve pas seulement d’un continent connecté, mais d’un continent souverain. Elle ne s’agenouille pas devant les miracles, mais devant les protocoles. Et dans ce nouvel évangile numérique, nombreux sont ceux qui invoquent désormais le salut au nom du Père, du Fils… et des adresses IP.

AfriNIC peut mourir, son nom peut disparaître dans les sables mouvants de l’histoire, mais le rêve des pères fondateurs ne peut, lui, être enterré.