De l’AfriNIC aux nouveaux gTLDs, l’expansion de Lu Heng sous pavillon africain

Le 7 octobre, lorsque l’ICANN a publié les candidatures à la prochaine ouverture des extensions génériques de noms de domaine, l’Afrique ne représentait que 16 des 1 615 dossiers déposés dans le monde. L’examen des déclarations révèle une participation encore plus concentrée. Innovation Service Limited, une société immatriculée aux Seychelles et contrôlée par l’homme d’affaires Lu Heng, est à l’origine de 10 de ces candidatures africaines. Une seule entreprise représente ainsi 62,5% du total régional.

Ce constat relie la nouvelle série de candidatures à un conflit plus large autour des ressources Internet du continent. Lu Heng contrôle également Cloud Innovation, à laquelle AFRINIC, le registre régional des adresses Internet pour l’Afrique, a attribué environ 6,2 millions d’adresses IP. Or Cloud Innovation demande la dissolution d’AFRINIC. Tandis que cette entreprise cherche à faire disparaître l’institution qui lui a attribué ses adresses, une autre société contrôlée par le même homme d’affaires entend accroître sa place dans le système des noms de domaine. L’ICANN et AFRINIC doivent expliquer publiquement comment leurs décisions protègent l’intérêt collectif.

Le lien de contrôle est explicite. Dans le dossier de candidature à .faq, les réponses aux questions 104 à 108 désignent Heng Lu comme administrateur, dirigeant ou associé, actionnaire significatif, responsable exécutif et personne exerçant le contrôle ultime. Innovation Service déclare être constituée aux Seychelles sous le statut d’International Business Company. Ces déclarations établissent son contrôle, sans préciser le pourcentage exact du capital qu’il détient.

Ses 10 candidatures initiales portent sur .connect, .donate, .faq, .fix, .larus, .real, .send, .uid, .visit et .vpn. Le portail affiche également des chaînes de remplacement, dont .nrs comme alternative à .larus. Les compter séparément gonflerait artificiellement le total. Il s’agit de candidatures en attente d’évaluation, et non d’extensions déjà attribuées.

Les 6 autres candidatures proviennent du Kenya Network Information Centre pour .safari, de HOST AFRICA, en Afrique du Sud, pour .lodge et de 4 entreprises mauriciennes pour .audit, .therapy, .voice et .wealth. L’Afrique représente ainsi environ 0,99% du total mondial. En 2012, elle avait déposé 17 candidatures sur 1 930. En 14 ans, le nombre de dossiers a donc diminué de 1. Les Seychelles appartiennent pleinement au continent africain. Mais le lieu d’immatriculation d’une société renseigne peu sur la répartition réelle du contrôle, des compétences et des retombées économiques.

L’entrée de Lu Heng dans les registres de noms de domaine précède cette nouvelle ouverture. L’histoire de .help passe par une transaction commerciale documentée. En avril 2021, UNR, la société de Frank Schilling, a mis son portefeuille aux enchères privées. La presse spécialisée a ensuite identifié Innovation Service comme acquéreur de .help. Il s’agissait du rachat d’une activité de registre existante, et non d’une candidature déposée par Lu Heng lors du cycle de 2012.

L’accord de cession publié par l’ICANN désigne UNR Corp., anciennement Uniregistry Corp., comme cédant et Innovation service Ltd comme cessionnaire. Cette dernière porte le numéro d’immatriculation seychellois 193273 et est domiciliée auprès d’Abacus (Seychelles) Limited, à Mahé. UNR a sollicité le consentement de l’ICANN le 20 mai 2021. Le tableau de signature mentionne Shayan Rostam pour UNR et Heng Lu, directeur général d’Innovation Service, avec les dates respectives des 6 et 7 avril 2022. Le prix n’est pas divulgué.

Les clauses 8 et 9 excluent expressément tout transfert de propriété sur l’extension ou ses caractères. Innovation Service reprend les droits et obligations contractuels permettant d’exploiter .help. L’ICANN avait expliqué les retards affectant les cessions d’UNR par ses interrogations sur des affirmations de propriété et sur des espaces de noms parallèles utilisant la blockchain. Elle rappelait que les domaines de premier niveau ne constituaient pas des biens appropriables.

Un rapport de transfert de l’IANA daté du 4 janvier 2024 présente ensuite Innovation Service comme gestionnaire proposé et constate l’achèvement des vérifications requises. Cette date ne doit pas être confondue avec celle de l’acquisition. L’avis de renouvellement de 2024, adressé par l’ICANN à Heng Lu, confirme la poursuite de la relation contractuelle.

Les liens commerciaux restent visibles. Le site officiel de .help renvoie vers LARUS pour les ventes privées de noms de domaine. La candidature à .larus prévoit de commercialiser l’extension en s’appuyant sur les relations existantes avec les fournisseurs d’accès, les hébergeurs et les clients des activités liées aux adresses IPv4. Sur son propre site, Lu Heng présente .help, LARUS, la Number Resource Society et BTW.Media comme différentes composantes de son action. L’expansion envisagée s’appuie donc sur un réseau commercial et de plaidoyer déjà constitué.

Ces liens concernent 2 systèmes distincts. Les noms de domaine donnent aux services Internet des identifiants lisibles. Les adresses IP permettent aux réseaux d’acheminer le trafic. AFRINIC administre les ressources de numérotation de sa région. L’ICANN coordonne le système mondial des identifiants et conclut des contrats avec les opérateurs de registres d’extensions génériques. Le rapprochement porte ici sur le contrôle des entreprises et leur stratégie commerciale. Il ne suppose aucune équivalence technique entre noms de domaine et adresses IP.

Le portefeuille d’adresses est considérable. John Curran, président d’ARIN, a documenté 4 allocations d’AFRINIC à Cloud Innovation entre juillet 2013 et septembre 2016. Les blocs recensés totalisent 6 291 456 adresses IPv4, généralement désignées dans ce litige comme représentant environ 6,2 millions d’adresses. En 2021, ARIN estimait que leur utilisation se situait principalement hors d’Afrique, sur la base d’annonces de routage plus spécifiques passant par des fournisseurs à Hongkong et aux États-Unis. Cette appréciation historique ne constitue pas une mesure actualisée de l’usage de chaque adresse.

Lu Heng conteste que ces activités aient enfreint les règles. Selon l’Associated Press, des courriels accompagnant sa demande initiale de 2013 mentionnaient des clients chinois et un projet de service VPN. Il a déclaré à l’agence que Cloud Innovation s’était orientée vers la location d’adresses en 2016 et 2017, tout en niant toute faute. Ces éléments rendent difficile l’affirmation que sa clientèle étrangère aurait été dissimulée dès l’origine. L’agence a également précisé que ce différend était distinct des accusations de vol d’adresses visant un ancien salarié d’AFRINIC. Ces accusations ne sauraient être imputées à Lu Heng.

Le mécanisme économique mérite néanmoins d’être examiné. La rareté des adresses IPv4 permet de tirer des revenus récurrents de leur location aux opérateurs. Cloud Innovation présente LARUS comme son partenaire pour fournir des adresses aux entreprises de télécommunications et à d’autres clients. Des ressources attribuées par un registre régional soutiennent ainsi une activité commerciale mondiale. La conformité de ce modèle aux accords applicables demeure contestée. Son lien économique avec les allocations découle de la nature même du service vendu.

Les documents publics examinés ne permettent pas de suivre les revenus de location jusqu’à l’achat de .help, aux frais de justice ou aux nouvelles candidatures. Ils ne prouvent donc pas qu’un montant précis tiré des adresses attribuées en Afrique a financé ces opérations. Ils établissent en revanche l’existence d’un réseau reliant gestion d’adresses, exploitation de noms de domaine et plaidoyer, parallèlement aux procédures engagées par Cloud Innovation contre AFRINIC. Une entreprise bénéficiant du système régional d’allocation demande la dissolution de son administrateur. Ce conflit appelle un examen public, sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer des flux financiers non démontrés.

Le différend a déjà affecté le fonctionnement de l’institution. En juillet 2021, Cloud Innovation a obtenu le gel des comptes bancaires d’AFRINIC, comme l’a rapporté l’Associated Press. L’inventaire des procédures publié par AFRINIC indique que la demande de saisie correspondante a été écartée le 15 octobre 2021. Ce gel ne doit donc pas être présenté comme toujours en vigueur. Cet épisode montre toutefois combien les finances nécessaires au fonctionnement du registre peuvent être exposées à un contentieux avec un détenteur de ressources.

Le coût institutionnel est davantage documenté, même si les montants avancés restent ceux d’AFRINIC. Dans sa communication du 12 mars 2026, le conseil d’administration affirme que les procédures ont absorbé des millions de dollars en frais juridiques. Il fait état de contestations visant les administrateurs élus, d’une opposition à la fin du mandat de l’administrateur judiciaire et d’une demande destinée à empêcher de nouvelles allocations. Selon le conseil, les sommes consacrées à la défense de l’institution auraient pu financer le développement d’Internet ou une baisse des cotisations. Ces dépenses pèsent sur un organisme au service de nombreux opérateurs, quelle que soit l’issue de chaque procédure.

La demande de dissolution dépasse le différend relatif aux ressources d’un membre. En juillet 2025, Cloud Innovation a soutenu publiquement que l’échec des élections et le blocage de la gouvernance d’AFRINIC rendaient cette dissolution nécessaire à la protection de la communauté. En mars 2026, Lu Heng a défendu l’idée que les registres exercent un pouvoir économique considérable tout en limitant leur responsabilité. Il a plaidé pour une décentralisation ou une séparation profonde de leurs fonctions. Cette position doit être examinée comme une contestation de fond du modèle des registres.

L’ICANN s’est opposée à la dissolution comme réponse à cette crise. Dans sa lettre du 16 juillet 2025, elle rappelle que les ressources de numérotation ne sont pas des actifs du registre et que leur répartition ne doit pas bénéficier à un seul créancier ou membre. Elle exprime également des préoccupations concernant les déséquilibres d’influence, des procurations contestées et les liens entre la direction de Cloud Innovation et les activités de plaidoyer associées. Il s’agit des préoccupations exprimées par l’ICANN, et non de conclusions judiciaires établissant une fraude électorale de Lu Heng. Le 14 mai 2026, la justice mauricienne a autorisé l’ICANN à intervenir dans la procédure de dissolution, après que Cloud Innovation a cessé de s’y opposer.

Un autre contentieux souligne la portée des déclarations publiques. Une ordonnance provisoire de mai 2026 a interdit les affirmations attribuant à tort une approbation judiciaire à la location ou à la commercialisation des ressources délivrées par AFRINIC et en a demandé le retrait. LARUS a déclaré à The Register n’avoir jamais revendiqué une telle approbation pour ses produits. Cloud Innovation a contesté la présentation d’AFRINIC, en soulignant que l’ordonnance ne tranchait définitivement ni la location, ni la propriété, ni son modèle économique. L’inventaire des procédures mentionne également une demande du 11 juin visant à suspendre, réexaminer ou lever cette ordonnance. Une restriction provisoire sur des déclarations ne règle pas l’ensemble du différend commercial.

Ces documents révèlent une lutte autour des limites entre des droits à forte valeur commerciale et les institutions chargées de les coordonner. Le contrat relatif à .help maintient la distinction entre exploitation d’un registre et propriété d’un espace de noms. AFRINIC soutient que les ressources de numérotation restent soumises aux accords et aux politiques adoptées par la communauté. Lu Heng défend une autre répartition de l’autorité et des droits économiques. Ses entreprises ont aussi des intérêts commerciaux directs dans l’issue de ce débat. Ces intérêts doivent être visibles pour que le public puisse apprécier les propositions présentées comme des réformes.

Le conseil d’administration de l’ICANN devrait exiger une explication publique sur la manière dont ses procédures de vérification des candidats et d’évaluation financière prennent en compte les liens entre entreprises et les risques étayés, tout en protégeant les données confidentielles des dossiers. Cette appréciation doit distinguer les allégations des faits établis par la justice. Le recours à un tribunal ne disqualifie pas automatiquement un candidat. Le lieu d’immatriculation ou la nationalité ne sauraient davantage remplacer les preuves. Une application transparente des règles publiées constitue une exigence minimale lorsqu’une même personne exerce un contrôle dans plusieurs composantes du système des identifiants.

L’ICANN devrait aussi publier ses données de participation régionale par candidat distinct et par groupe de contrôle déclaré, en complément du pays d’immatriculation. Au tarif standard d’évaluation de 227 000 dollars, 10 candidatures représentent un montant indicatif de 2,27 millions de dollars, avant réductions éventuelles, remboursements et coûts d’exploitation. Ce calcul ne permet pas de connaître la somme effectivement versée par Innovation Service. Il donne la mesure du capital nécessaire et montre pourquoi le seul nombre de candidatures renseigne mal sur les possibilités offertes à de nouveaux acteurs africains.

Le conseil d’administration d’AFRINIC a une obligation comparable. Il devrait publier des dépenses juridiques soumises à un audit indépendant, des informations accessibles sur les principales procédures et des explications claires sur les décisions touchant aux allocations ou à l’adhésion. Les relations commerciales pertinentes des administrateurs et leurs éventuels déports devraient être rendus publics. Tout accord relatif aux ressources litigieuses devrait préciser son fondement dans les politiques applicables et ses conséquences pour les membres, sous réserve d’une confidentialité juridiquement justifiée. La communauté doit disposer des éléments nécessaires pour apprécier la conduite du conseil, y compris les défaillances passées de l’institution.

Des progrès existent. AFRINIC a élu un conseil d’administration en septembre 2025 et annoncé en août 2026 la désignation de Mike Silber comme futur directeur général, avec une prise de fonctions prévue le 1er janvier 2027. Le redressement doit désormais se mesurer à la continuité des allocations, à la fiabilité des comptes et à la capacité de rendre compte des décisions. Un audit régulier des ressources, examiné de manière indépendante, aiderait à établir les usages actuels effectivement vérifiables. Des règles claires, appliquées avec constance et dans le respect des garanties procédurales, réduiraient les divergences sur l’étendue des droits privés et la vocation régionale du registre.

Les enjeux dépassent l’Afrique. Le fonctionnement mondial d’Internet repose sur des registres capables de coordonner les ressources tout en répondant de leur action devant leurs communautés. Lorsque des contentieux commerciaux prolongés fragilisent ces institutions, les conséquences touchent aussi des opérateurs et des usagers étrangers aux procédures. L’expérience africaine met à l’épreuve la capacité du système à résister à la pression d’intérêts commerciaux concentrés tout en corrigeant ses propres faiblesses.

Les entreprises de Lu Heng ont le droit de concourir, de percevoir des revenus et de contester des décisions en justice. Les opérateurs africains ont également droit à des institutions capables de servir leurs besoins collectifs. Pour concilier ces droits, l’ICANN et AFRINIC doivent rendre leurs décisions, leurs intérêts et l’emploi de leurs ressources suffisamment transparents. Un continent qui représente moins de 1% des candidatures aux nouvelles extensions, dont la majorité se concentre dans une seule entreprise, mérite une démonstration plus convaincante de la manière dont cette expansion renforcera ses propres capacités.

À propos de l’auteur

Emmanuel Vitus est l’une des voix du continent africain sur les enjeux de souveraineté numérique. Il conseille les gouvernements et les organisations multilatérales en matière de cyberdiplomatie, d’intelligence artificielle et de gouvernance de l’Internet. Ses travaux portent sur la capacité des institutions africaines à orienter les choix technologiques et à peser dans l’élaboration des règles internationales. Ses recherches doctorales en philosophie interrogent la légitimité des normes techniques et les fondements de leur autorité.